Prix de Gaulle-Adenauer 2006 - Intervention de la ministre déléguée aux affaires européennes, Catherine Colonna

Berlin, le 24 janvier 2006

Monsieur le Président de la République fédérale,
Monsieur le Président de la République française,
Monsieur le Chancelier fédéral,
Monsieur le Ministre des Affaires étrangères,
Monsieur le Ministre de la Défense,
Mesdames et Messieurs les parlementaires,
Messieurs les Ambassadeurs,
Mesdames, Messieurs,

Nous sommes réunis aujourd’hui pour remettre le prix de Gaulle-Adenauer à MM. Helmut Schmidt et Valéry Giscard d’Estaing. La seule évocation de leurs noms inspire le respect et rappelle ce que, depuis plus de cinquante ans, nos deux pays ont à cœur de bâtir ensemble, main dans la main : le projet européen.

C’est à moi que revient l’honneur de rendre hommage à M. Helmut Schmidt. Evoquer votre nom, M. le Chancelier, c’est d’abord saluer un homme d’Etat qui a vécu la plupart des événements les plus marquants de son pays au XXème siècle et qui n’a eu de cesse de travailler à redonner à l’Allemagne son rang de grande nation.

Vous naissez au moment où l’Europe sort à peine d’une première guerre mondiale, terrible, qui aura meurtri l’âme et le corps de tant d’Allemands et de Français et vous connaîtrez la seconde comme soldat sur le front de l’Est et comme prisonnier de guerre. Vous vous engagez ensuite en politique, en devenant membre du SPD dès 1946, puis membre du Bundestag en 1953 : vous avez alors à peine 35 ans. Vous êtes réélu plusieurs fois jusqu’en 1987. Et vous exercez de hautes responsabilités ministérielles, en 1962 comme Ministre de l’intérieur du Land de Hambourg, ensuite comme Ministre de la défense en 1969, et en 1972 comme Ministre des finances. Après un parcours aussi brillant, vous devenez tout naturellement Chancelier fédéral en 1974.

Vous jouerez en tant que tel un rôle décisif pour l’Europe, qui vous fera entrer dans l’histoire. En effet, au destin de l’homme politique allaient bientôt s’ajouter celui de l’homme d’Etat et celui de l’Européen convaincu.

Car, M. le Chancelier, vous avez eu la « vocation européenne » et comme le dit Stendhal, « la vocation, c’est avoir pour métier sa passion ». Très tôt, l’Europe est au cœur de votre réflexion. Vous rencontrez Jean Monnet en 1949, qui joue pour vous un rôle décisif et qui, comme vous le dites dans un de vos ouvrages, croyait au travail patient, et parlait peu de l’avenir lointain de l’Europe même s’il voyait loin dans l’avenir. C’est aussi au nom de votre conviction européenne que vous défendez en 1950, contre les instances de votre parti, le plan Schuman. Vous sentiez que l’histoire européenne voulait rompre avec son passé et prendre un tournant, vous compreniez que quelque chose de grand, d’inégalé commençait à sourdre, voulait prendre forme, c’était le début de l’aventure européenne.

Et en 1974, par une de ces ruses de la raison chères à Hegel, vous devenez chancelier trois jours seulement avant l’élection de Valery Giscard d’Estaing et vous quitterez cette fonction quelques mois après le départ du Président français. De cette coïncidence troublante de dates naîtra la rencontre de deux volontés, l’une allemande, l’autre française, que vous mettez au service d’un même idéal européen. Vous aviez déjà travaillé ensemble, dans les années 1960, au sein du Comité Jean Monnet et défendu vos pays dans les instances européennes comme responsables des finances. C’est donc par l’Europe que vous vous êtes connus, c’est l’Europe qui a fortifié votre amitié et c’est cette même amitié qui vous permet à partir de 1974 de servir ensemble l’Europe avec force, humilité et constance.

Pourtant, à cette époque, la relation franco-allemande traversait une période troublée par un contexte économique et financier très défavorable : double dévaluation du dollar, flambée des prix du pétrole, et fortes divergences d’inflation si préjudiciables à la relation Mark/Franc.

Mais vous ne contournez pas les difficultés, au contraire vous êtes de ceux qui prennent appui sur elles pour avancer et qui savent, comme dirait votre grand poète Hölderlin, que « là où est le danger, là aussi croît ce qui sauve ». Et ainsi, vous décidez de redonner un élan à l’Europe :
- Entre 1978 et 1979 vous créez avec le Président Giscard d’Estaing le Système monétaire Européen et posez ainsi les bases de l’Union monétaire ;
- ensuite, vous instaurez des rencontres bilatérales entre nos deux pays loin du formalisme des sommets. Cette tradition a perduré, encore hier à Versailles avec la Chancelière fédérale et le Président de la République.
- enfin, vous décidez de démocratiser les institutions européennes et en 1979, pour la première fois, les députés européens sont élus au suffrage universel direct. Une femme - et quelle femme ! -, Mme Simone Veil en devient la première présidente.

Votre foi en l’Europe aura ainsi guidé toute votre action politique. Et lorsque vous quittez le pouvoir en 1982, elle continuera de vous animer : au Bundestag jusqu’en 1987 mais aussi en tant que co-éditeur de l’hebdomadaire Die Zeit à partir de 1983, qui vous sert de tribune privilégiée pour faire partager vos analyses.

Et ce n’est pas tout : en 1986, avec Valéry Giscard d’Estaing vous créez le Comité pour l’Union monétaire de l’Europe, dont plusieurs propositions seront reprises pour mettre en place l’Union économique et monétaire.

Enfin vous continuez d’être présent dans le débat sur l’Europe. Dans votre ouvrage très remarqué de 2000, L’Europe s’affirme, vous dressez par avance la liste des enjeux qui sont aujourd’hui ceux de l’Union européenne : sur son nécessaire approfondissement, sur les nouveaux défis (migrations, énergie…), sur ses frontières ou sur son rôle sur la scène internationale. Au cœur de cette profession de foi demeure le couple franco-allemand qui, pour emprunter les mots de Nerval, a trop de passé pour ne pas avoir beaucoup d’avenir. Car il est vrai que l’Allemagne et la France ont une responsabilité particulière en Europe, comme le soulignait encore le Premier ministre, Dominique de Villepin, le 18 janvier ici-même à Berlin.

Permettez-moi de conclure par une anecdote. Dans ses Mémoires, Jean Monnet raconte qu’à l’issue d’un entretien en sept. 1974 à l’Elysée avec le Président de la République, des journalistes lui avaient demandé ce qu’il fallait faire pour que l’Europe sorte des difficultés qu’elle connaissait alors. Jean Monnet eut cette réponse déroutante de simplicité mais si éclairante pour nous sur la marche à suivre. Il répondit : « continuer, continuer, continuer… ».

Aussi, M. le Chancelier, en ces temps présents qui sont aussi ceux du doute comme des attentes, permettez-moi de vous demander de continuer : continuez de nous éclairer de votre savoir, de votre expérience et de votre vision. Continuez de nous parler de vos convictions, de votre enthousiasme pour ce que l’Europe a déjà accompli, et de votre certitude qu’elle peut faire tellement plus encore. Et comme vous le faites à la fin de votre ouvrage que je citais il y a un instant, continuez de nous délivrer ce message essentiel pour qui veut travailler à bâtir l’Europe : « Plus que tous les traités et articles de loi, ce sont la clairvoyance et la fidélité aux principes, l’état d’esprit, la détermination et l’exemple qui importent »./.

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