Discours de M. Steinmeier à l’occasion de la réouverture de l’Institut Goethe de Paris (4 octobre 2007)

Madame la Présidente, Chère Madame Limbach,
Monsieur le Professeur,
Excellences,
Mesdames, Messieurs,

La semaine dernière a vu la parution d’un ouvrage qui se présente comme étant "le premier dictionnaire européen sur le ’monde germanique’", et c’est en France que ce dictionnaire est paru. L’un des éditeurs, Jacques Le Rider, a déclaré en termes élogieux à ce propos, je cite : "il y a une contribution extraordinaire de la culture allemande au travail de mémoire et à la juste définition d’une identité européenne pour notre temps".

À mon avis, nul pays hôte ne saurait faire plus beau compliment à son Goethe-Institut lors de sa réouverture. En disant cela, je ne cherche nullement à nier les difficultés que le professeur Grosser vient d’évoquer, mais je tiens à ajouter qu’il y a aussi des signes positifs, et que ce dictionnaire en fait indéniablement partie.

Il montre que notre contribution culturelle n’est pas seulement bienvenue ici en France, mais qu’elle fait au contraire l’objet d’une réflexion propre, qu’elle est recherchée et sollicitée.

Voilà une excellente condition pour que le Goethe-Institut puisse continuer de se développer comme carrefour, comme point de convergence de nos efforts culturels ici en France. Par un hasard providentiel, la réouverture du Goethe﷓Institut de Paris coïncide avec le cinquantième anniversaire des instituts Goethe en France. Je tiens à présenter toutes mes félicitations en cette double occasion et je vous assure vouloir contribuer encore, peut-être pas pendant cinquante ans certes, au développement du Goethe-Institut !

Je trouve que nous avons déjà fait du bon travail ces deux dernières années. Nous, le ministère fédéral des Affaires étrangères et le Goethe-Institut, avons adopté ensemble en 2006 un programme de réformes ambitieux qui a obtenu le soutien du Bundestag.

Nous sommes ainsi parvenus à maintenir les quelque 130 instituts existants et nous souhaitons en ouvrir davantage.

Pas moins mais plus de Goethe, telle est notre devise !

J’ajouterai que nous devrions également obtenir en 2007 davantage de fonds pour accroître la présence de Goethe. Je suis optimiste sur ce point.

Si cette nouvelle approche financière a été possible dans la politique culturelle à l’étranger, c’est aussi parce que nous avons adopté une nouvelle approche sur le plan des contenus.

Dans ce contexte, j’aimerais mentionner brièvement deux aspects qui sont directement liés à nos deux pays :

Premièrement, en France comme en Allemagne, nombreux sont ceux qui s’inquiètent de l’imbrication croissante des processus économiques, politiques mais aussi culturels par-delà les pays et les continents. La cadence et l’ampleur de la mondialisation suscitent chez beaucoup l’étonnement mais aussi parfois la peur. De plus, certains en profitent pour attiser les craintes de ce qui est différent et apparemment étranger.

C’est à mes yeux une tendance tout à fait dangereuse car elle fait de la peur le point de départ de la politique. Or, nous le savons tous : la peur est mauvaise conseillère.

Nous en sommes convaincus, nous avons besoin d’une prise de conscience commune que les différentes cultures se sont toujours fructifiées et enrichies mutuellement, et que la coopération est le seul moyen de résoudre les divergences d’intérêts d’une manière pacifique et juste. C’est précisément le fondement de notre identité européenne et c’est précisément cet aspect que souligne en priorité notre politique culturelle et éducative à l’étranger.

Après des siècles de guerres et de guerres civiles européennes, après les prétendues inimitiés héréditaires et en dépit des terribles expériences de deux guerres mondiales et de la barbarie nazie, nous, Français et Allemands, avons trouvé la force de faire prendre au continent européen ce chemin fondé sur la coopération et le dépassement des frontières et des clivages politiques, économiques et culturels.

Français et Allemands ont fait l’expérience que l’espoir peut fleurir partout où les voies de la diplomatie classique ne permettent pas de sortir de l’impasse des conflits, là où la souffrance nous rend muets, et là où le sentiment de peur engendre le refus et des querelles, ce à condition que nous trouvions les moyens d’atteindre les hommes dans leur esprit et dans leur cœur. Cela signifie : emprunter les chemins qui relient nos cultures et jeter des ponts au-dessus de ce qui nous sépare !

Professeur Grosser, votre génération a rendu la réconciliation franco-allemande possible. Nous avons la responsabilité de continuer d’entretenir ces relations étroites. Notre coopération, nous devrions nous en souvenir de temps à autre, ne va pas de soi. Elle doit être vécue activement et renouvelée tous les jours. C’est également la raison pour laquelle je suis ici, à Paris, ce soir.

Permettez-moi, cependant, d’ajouter ceci afin d’éviter tout malentendu : notre coopération n’est pas néanmoins une affaire de politique étrangère. Elle concerne au même titre tous les domaines de la politique et de la société. Chacun est invité à renouveler la volonté de vivre et de travailler ensemble. Le fait que de nombreux représentants non seulement des milieux culturels, mais aussi du monde économique et de la société civile soient présents ce soir au Goethe-Institut constitue à mes yeux une manifestation particulièrement réjouissante de cette volonté.

Car la coopération franco-allemande tout comme la coopération européenne sont avant tout le résultat de la rencontre et de la coopération quotidiennes des citoyennes et des citoyens. En tant que volet de notre identité européenne, elles sont "le plébiscite de tous les jours" du XXIèmesiècle, pour reprendre les termes employés il y a au moins 100 ans par Ernest Renan pour qualifier les nations à l’époque.

En raison précisément de notre identité européenne, il nous faut assumer une responsabilité qui va bien au-delà de nos deux pays.

Je le dis, en tant que Français et en tant qu’Allemands, nous devrions présenter encore davantage et surtout encore plus ensemble le modèle européen de réconciliation et d’entente dans le monde entier, et en vanter les mérites, non seulement par des missions diplomatiques communes, mais aussi par des présentations communes de nos centres culturels.

Romain Rolland a dit : "La France et l’Allemagne sont les deux ailes de l’Occident. Qui brise l’une empêche l’autre de voler."

Dans le monde de demain, dans lequel de nouvelles puissances comme l’Inde et la Chine, mais aussi d’autres encore, se propulsent en avant, l’Europe, l’"Occident" tout entier a besoin plus que jamais de ces deux ailes.

En effet, parallèlement aux glissements économiques et politiques, la culture européenne occidentale n’est plus acceptée avec la même évidence comme fil conducteur universel. Ce qui ne veut pas dire du tout qu’il faille avoir peur ou paniquer. Cette évolution souligne au contraire la nécessité de nous faire de nouveau comprendre au premier sens du terme.

Le Goethe-Institut est à cet égard notre "marque" culturelle, la face culturelle de notre pays à l’étranger tournée vers le monde. L’une de ses missions les plus nobles est de donner accès à la culture et à la langue allemandes. Nous avons besoin en Europe et dans le monde d’un plus grand nombre de tels lieux de communication entre les hommes, j’en suis persuadé. La communication, cela commence tout simplement, mais non banalement, par l’apprentissage de la langue. Le professeur Grosser vient d’insister sur ce point et je serai très content de voir le Goethe-Institut faire de nouveau de cet aspect précisément l’une des priorités de son travail, ici aussi à Paris.

Concernant la France, j’aimerais ajouter : qu’il s’agisse du groupe "Tokio-Hotel" ou du film "Auf der anderen Seite" (De l’autre côté), d’Anselm Kiefer ou de Sasha Waltz, à qui j’aimerais souhaiter très chaleureusement la bienvenue, il existe manifestement un intérêt accru pour ce que nous appelons la culture allemande, et nous devrions accepter cet intérêt et le prendre au sérieux.

Car il montre que nous contribuons à la sauvegarde de la diversité culturelle uniquement parce que et surtout uniquement quand nous proposons une offre culturelle propre en tant qu’Allemands ou Français. Je me réjouis donc expressément que tout comme nous l’avons fait, la France ait décidé de mettre davantage l’accent sur la promotion de la langue et sur la coopération dans les domaines des sciences et de l’éducation. Notre unité européenne réside toujours uniquement dans la diversité. Et je dirai, pour reprendre les termes de Blaise Pascal : "l’uniformité sans diversité est inutile aux autres, la diversité sans uniformité ruineuse pour nous".

En prenant cela à cœur, nous pouvons apporter dans le débat mondial un deuxième atout de notre modèle européen et donc de notre identité européenne en tant que Français et en tant qu’Allemands. Si nous considérons le débat international, le modèle européen est porteur d’espoir non seulement pour nous, mais aussi pour d’autres régions du monde.

Il y a quelques jours, au cours d’un entretien que nous avons eu, Jeremy Rifkin a souligné une fois de plus combien il considère que la coopération européenne, qui repose sur le bien-être collectif des citoyennes et des citoyens, et non sur les intérêts individuels, constitue le modèle du XXIème siècle.

Il a répété combien il place d’espoirs dans la voie européenne de la tolérance et du respect entre membres de différentes cultures dans l’Europe unique.

Mais il a aussi constaté que la question de l’intégration de citoyennes et de citoyens venus en Europe d’autres régions du monde pourrait devenir le test qui décide de l’avenir du modèle européen.

J’estime que ce point de vue que je qualifierais de "transatlantique" devrait nous encourager à continuer de tracer un sillon rectiligne et à ne pas dévier de la voie européenne.

Nous devrions développer une nouvelle prise de conscience de ce que nous devons nous-mêmes à la rencontre et à la coopération des cultures.

Le premier dictionnaire européen sur la "culture germanique" dont je parlais au début de mon intervention précise que cette culture correspond à un "univers métissé", né de la rencontre de la culture de langue allemande avec d’autres espaces linguistiques.

C’est assurément le cas. Et tout le monde dans cette salle sait à quel point cela s’applique à l’Allemagne dans ses rapports avec la France et sa culture. L’Allemagne, à commencer par les arts jusqu’au droit et à l’administration, n’est pas concevable sans la France, sans l’influence souvent fructueuse et parfois libératrice de la culture française outre-Rhin, et sans la volonté de l’Allemagne d’accepter ces impulsions et de les intégrer.

C’est dans cette tradition ouverte, et je précise ouverte sur le monde, de l’Allemagne que nous voulons nous inscrire dans notre politique culturelle et éducative à l’étranger.

Fatih Akin m’a parlé lorsque je l’ai rencontré il y a quelques semaines des débats à Cannes autour de son film "De l’autre côté", du caractère passionné de ces débats entre des visiteurs allemands et turcs du Festival et des responsables français quant à savoir si le film et son réalisateur devaient être qualifiés d’"allemands" ou de "turcs".

Tous deux sont bien entendu allemands, mais une chose est bien plus importante : qu’il y ait de tels débats, voilà en fait qui est bon signe. Nous, Allemands, commençons visiblement à comprendre que l’Allemagne profite, aussi et tout spécialement au niveau culturel, de la migration et de la réflexion sur des points de vue qui nous sont étrangers au premier abord.

Notre pays est devenu plus ouvert sur le monde. Et cela implique, vous m’excuserez cette banalité, que nous apprécions que les représentants de notre culture ne portent plus seulement des noms typiquement allemands comme "Günter Grass", "Volker Schlöndorff" ou "Friedrich de la Motte Fouqué", mais qu’ils s’appellent tout aussi bien "Ilija Trojanow", "Fatih Akin" ou "Said".

Vous tous qui êtes ici présents aujourd’hui savez mieux que moi combien il existe d’exemples de cet enrichissement culturel par l’immigration en France et comment on peut les valoriser encore davantage.

Ce phénomène devrait, à mon avis, nous amener à réfléchir également sur le plan politique. Du moins en ce qui concerne l’Allemagne et la question de l’adhésion de la Turquie à l’Union européenne, j’aimerais formuler les choses ainsi : si nous devons réfléchir afin d’attribuer un film à la culture allemande ou à la culture turque, il se peut que les soi-disant différences culturelles si "évidentes", infranchissables et indiscutables ne vaillent pas grand-chose, contrairement à ce que l’on prétend parfois. En tout cas, cela semble s’appliquer aux cultures allemande et turque, et peut-être aussi à d’autres.

Dans son nouveau livre, Ilija Trojanow, écrivain allemand d’origine bulgare, nous donne l’exemple suivant :

La découverte de la voie maritime vers l’Inde par Vasco de Gama il y a un peu plus de 500 ans est considérée comme un exploit européen. Et pourtant, nous devrions prendre en considération le fait que cet exploit européen n’a été possible que parce que Vasco de Gama avait contourné le cap de Bonne-Espérance grâce aux connaissances en navigation juives et qu’il avait ensuite recruté dans l’actuel Kenya un navigateur arabe !

Cet exemple devrait, selon moi, nous amener à nous demander si, avec nos catégories classiques, nous n’insistons pas trop sur ce qui nous sépare et trop peu sur ce qui nous unit.

Et cela montre aussi pourquoi nous avons plus que jamais besoin du travail du Goethe-Institut et de la politique culturelle et éducative à l’étranger dans son ensemble.

Parce que seule la réflexion littéraire ne voit pas seulement Vasco de Gama et son vaisseau, mais aussi comment ce vaisseau était dirigé.

Parce que l’art peut voir des choses qui se situent en dehors de l’horizon habituel et produire ainsi que décrire des choses que le réalisme du quotidien ne peut atteindre. C’est pour cette raison précisément que la réalité a besoin de l’appui de l’art et de la culture !

Dans cet esprit, je me réjouis qu’à partir de ce soir, nous disposions de nouveau pour cela du Goethe-Institut de Paris comme point de convergence des efforts et comme carrefour, et je vous souhaite à vous, Madame Ridder, ainsi qu’à toute votre équipe, beaucoup de succès.

Je vous remercie.

Version imprimable