Un salarié allemand sur cinq est syndiqué, en France un sur dix seulement. Et dans les deux pays, la baisse des adhésions se poursuit. Comment expliquer cette désaffection massive ?
Le nombre de personnes syndiquées est en diminution constante depuis 1950 en France, depuis la première moitié des années 1990 en Allemagne, de sorte que le taux de syndicalisation est aujourd’hui, dans les deux pays, à son plus faible niveau depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. En Allemagne, il est resté stable de 1960 à 1980 (37-38 %) avant d’enregistrer un premier déclin à partir de 1983. La réunification a entraîné un afflux de nouveaux adhérents mais le taux de syndicalisation a ensuite chuté dans des proportions jusque là inconnues : en 2000, il n’atteignait plus que 26,6 % dans l’Allemagne réunifiée. Cette forte baisse résulte essentiellement de l’évolution du nombre d’adhérents du DGB qui est en diminution constante depuis 1991 ; en 2005 ils n’étaient plus que 6,77 millions de membres inscrits.
En France, le recul du nombre d’adhérents est encore plus net même si l’évolution dans le temps est différente. Le taux de syndicalisation atteignait presque 30% à la fin de la Seconde Guerre mondiale mais n’était plus que légèrement supérieur à 15% à la fin des années 50 avant de remonter à près de 20 % dans la première moitié des années 70. A la fin des années 70, une nouvelle baisse est intervenue si bien qu’au milieu des années 90 le taux des salariés syndiqués n’était plus que de 8%. Depuis, il se maintient plus ou moins à ce niveau. Le taux de syndicalisation en France a ainsi pratiquement été divisé par quatre en 50 ans. C’est aujourd’hui le plus faible de tous les pays de l’OCDE. Ces baisses successives des adhésions se manifestent essentiellement dans l’évolution des adhésions à la Confédération générale du travail (CGT), traditionnellement proche du parti communiste ; en 2004 le nombre de ses adhérents s’établissait à 715 000 selon les chiffres de la CGT.
Les raisons en sont principalement, mises à part les explications insuffisantes portant sur la transformation des structures de production (moindre importance du secteur industriel) et des sociétés (individualisation et atomisation croissantes), l’incapacité des syndicats à offrir des services et des avantages concrets. La démarche explicative se fonde sur les coûts et les bénéfices qu’entraîne pour une personne l’affiliation à un syndicat. Le coût se réfère naturellement à la cotisation syndicale, les bénéfices quant à eux concernent la totalité des avantages publics et/ou privés offerts par le syndicat. Ces derniers peuvent être de nature très diverse : augmentations salariales, mais aussi avantages non financiers comme l’amélioration des conditions de travail. Le dilemme auquel sont confrontés les syndicats tient à ce que la plupart des avantages qu’ils offrent sont de type collectif et – une fois ceux-ci acquis – rien n’empêche un salarié, syndiqué ou non, d’en tirer profit. D’autre part, ni le gouvernement français ni le gouvernement allemand n’ont souhaité sanctionner la non-appartenance à un syndicat sous une forme ou une autre (cf. les réglementations anglo-saxonnes relatives à l’affiliation obligatoire à un syndicat dites "closed-shop" ou "union-shop").
La chute des adhésions tient donc à ce que les syndicats sont de moins en moins en mesure d’offrir des avantages incitant à l’adhésion de même qu’à une moindre pression morale et légale pesant sur les salariés qui refusent de se syndiquer. La politique sociale des différents gouvernements français a, elle aussi, réduit à néant les possibilités des syndicats d’offrir de telles incitations (par exemple l’introduction du salaire minimal garanti SMIG/SMIC). Et enfin, l’intervention de plus en plus forte des syndicats dans les instances institutionnelles et bureaucratiques – comme la gestion des différentes caisses de sécurité sociale – qui leur procure différents revenus fait que leur influence ne repose plus sur le nombre de leurs adhérents (et leurs cotisations) mais sur cet ancrage institutionnel. Du coup, ils sont peu enclins à se mobiliser pour attirer de nouveaux adhérents.
A ces raisons viennent s’ajouter en Allemagne les erreurs stratégiques que les syndicats ont commises au cours des dernières décennies. Ainsi, la réputation des syndicats allemands a fortement pâti de la faillite de quelques entreprises dont ils étaient propriétaires mais aussi des spéculations boursières dans lesquelles ils se sont lancés dans les années 70 et 80. Mais ce sont surtout les erreurs commises dans les premières années qui ont suivi la réunification qui ont poussé de nombreux salariés à se détourner du DGB.
Si l’on rassemble tous ces éléments, on peut affirmer que la chute du nombre d’adhérents dans les syndicats allemands et français résulte moins de l’évolution des structures de production ou de la société que de leur incapacité à se présenter aux salariés comme les véritables défenseurs de leurs intérêts et à se concevoir comme étant au service des salariés. Notre économie moderne reposant de plus en plus sur un haut niveau de qualification des salariés et les qualifications requises pour conserver son emploi variant de plus en plus vite, les syndicats pourraient par exemple participer activement à la formation continue de leurs adhérents. Pour améliorer leur image auprès des salariés, ils devraient par ailleurs tenir compte plus fortement des conséquences de leurs revendications lors des négociations collectives sur le marché du travail. Il est très probable que les syndicats auront davantage de chances d’attirer de nouveaux adhérents si les salariés voient en eux les défenseurs du marché de l’emploi dans son ensemble et non les défenseurs d’une minorité donnée de salariés.
Texte de
Patrick Le Bihan
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