Le couple franco-allemand

"Au delà du Mur" - Tribune de Pierre Lellouche (9 novembre 2009)

Ce 9 novembre, l’Allemagne célèbrera le 20ème anniversaire de la chute du Mur de Berlin, ou plus exactement son ouverture - car il faut rendre à cet événement son caractère pacifique -. A cette occasion, à l’invitation de la Chancelière Angela Merkel, le Président de la République Nicolas Sarkozy et près de trente Chefs d’Etat et de Gouvernement réunis à Berlin commémoreront ce qui apparaît aujourd’hui comme l’acte fondateur de la nouvelle Europe.
Certes, avant même le 9 novembre 1989, la Pologne, quelques mois auparavant, avait ouvert une brèche dans le système totalitaire communiste avec la fameuse « table ronde ». De leur côté, Hongrois et Autrichiens avaient déjà commencé à démanteler le Rideau de Fer, dont le Mur de Berlin était une partie, ouvrant la voie à l’exode de milliers d’Allemands de RDA vers l’Ouest. Mais si la chute du Mur n’a donc pas initié le grand mouvement de liberté qui a délivré de la peur ceux qu’on appelait alors encore « les Pays de l’Est », elle reste le symbole de la fin de la Guerre froide, le point de départ d’une nouvelle page de l’histoire du monde.

Ce 9 novembre, le Président de la République s’adressera aux Allemands devant la Porte de Brandebourg. Non pas comme le représentant de l’une des anciennes puissances occupantes, mais bien comme le principal partenaire de l’Allemagne.

Au moment où le peuple allemand célèbrera son unité et son retour à la pleine souveraineté mais toujours dans l’entière conscience de ses responsabilités historiques, le peuple français a en effet un message particulier à lui adresser.

Ce message, c’est d’abord celui de la célébration du caractère véritablement exceptionnel d’une relation franco-allemande au service de l’Europe. La France et l’Allemagne ont en effet atteint aujourd’hui un niveau de coopération inégalé en Europe et dans le monde.

L’intensité de ces relations s’est encore manifestée à l’occasion de la crise financière et s’illustre aujourd’hui dans la conduite des négociations sur le climat et sur bien d’autres dossiers. La venue à Paris de la Chancelière, le jour même de son élection par le Bundestag, le 28 octobre dernier, répond à la visite qu’avait effectuée le Président de la République au premier jour de son mandat, le 16 mai 2007.

Mais cet anniversaire est également l’occasion de forger une identité mémorielle, donc politique, commune entre les deux peuples, loin des doutes, des soupçons, et des peurs qui avaient marqué l’histoire des siècles précédents.

Tel est le sens du geste fort qu’a souhaité faire le gouvernement français en organisant a Paris aussi la célébration de cet anniversaire, précisément pour montrer à nos amis allemands que cet événement fait désormais pleinement partie de notre histoire européenne commune.

Lorsque le Président Sarkozy franchira avec Angela Merkel la Porte de Brandebourg, Paris célébrera au même moment la chute du Mur au travers d’un grand spectacle sur la Place de la Concorde, mêlant évocation historique, lumière et musique, dont les images retransmises par les télévisions des deux pays se mêleront dans les foyers français et allemands, forgeant ainsi pour les générations de demain une mémoire commune. Une fête commune pour une mémoire commune, comme pour mieux exorciser une fois pour toutes les peurs et les soupçons d’hier, pour chasser définitivement un certain gout d’amertume présent il y a vingt ans.

Au moment ou l’Allemagne retrouvait enfin la liberté, ou une moitié de son peuple sortait du totalitarisme, la France officielle de l’époque donna l’impression d’hésiter. Une libération accueillie sans chaleur, où perçait le soupçon de la « grande Allemagne » qui semblait renaître de ses cendres. Ce fut le fameux voyage présidentiel de Berlin-Est du 21 décembre 1989, au moment même ou la RDA agonisait, précédé le 6 décembre par la rencontre entre MM. Mitterrand et Gorbatchev a Kiev, réminiscence du vieux réflexe de l’alliance de revers franco-russe, ce furent les propos sur une « confédération européenne » (l’Europe centrale et orientale restant dans l’orbite soviétique !) tenus a Prague devant un Vaclav Havel ébahi… Autant de réflexes issus de la mémoire d’avant guerre qui dominaient encore chez les dirigeants français de l’époque.

Il est vrai que le Président Mitterrand appartenait a une génération d’hommes encore marquée par la guerre et habitée par la crainte qu’une Allemagne tentée par le neutralisme (pendant l’affaire des euromissiles) soit potentiellement hégémonique. Et l’on doit certes au Président de la République de l’époque d’avoir su préparer, avec Helmut Kohl et George Bush père, le cadre d’une réunification allemande, une fois celle-ci comprise comme inévitable, à la fois dans l’Union européenne et dans l’OTAN. Mais il est remarquable que, alors que les dirigeants hésitaient, le peuple français, lui, se montrait plus clairvoyant, n’hésitant pas, comme les sondages de l’époque le montrent, à épouser son temps et donc la réunification de l’Allemagne.

Ces soupçons sont désormais définitivement derrière nous, la génération née des deux côtés du Rhin depuis novembre 1989 est résolument et définitivement européenne autant que française et allemande. C’est à elle, tout autant qu’a ceux qui ont subi la violence de la guerre froide et du totalitarisme que ces célébrations du 9 novembre s’adressent, tant à Berlin qu’à Paris, et c’est par la conscience partagée d’un destin commun que la France et l’Allemagne, ensemble, sauront mêler leurs énergies au service de l’Europe de demain.

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